La gestion des transports, la priorité québécoise dans le contexte de Kyoto

par Luc Gagnon et Normand Parisien

article paru dans Le Devoir, mardi 8 février 2005, page A7

(Normand Parisien est directeur général, Transport 2000 Québec. Luc Gagnon est membre de Transport 2000 et travaille à Hydro-Québec comme conseiller principal, changement climatique).


La Russie a récemment ratifié le Protocole de Kyoto, dont l'objectif est d'atténuer l'intensité du changement climatique. Cette ratification permettra la mise en oeuvre du Protocole, en février 2005. Au cours de l'année, on peut donc prévoir l'implantation de programmes concrets pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), par les divers paliers de gouvernement. Au Québec, les débats sur le projet du Suroît confirment un intérêt public pour l'enjeu du changement climatique. Par contre, il est surprenant que le secteur électrique québécois (dont la contribution aux émissions est actuellement négligeable) reçoive autant d'attention, alors que la gestion des transports est rarement discutée.

Selon les statistiques officielles (2002), les émissions québécoises du secteur des transports ont augmenté de 22 % depuis 1990 et représentent 39 % des émissions totales de GES. En fait, la responsabilité des transports est encore plus grande, car ce 39 % inclut uniquement les GES qui sortent directement des tuyaux d'échappement. Une évaluation plus rigoureuse doit aussi tenir compte des industries qui «soutiennent» les réseaux de transport. Ces industries sont de grandes émettrices de GES : le raffinage du pétrole; la pétrochimie et les fonderies de métaux nécessaires à la fabrication des automobiles; la fabrication des métaux et du ciment nécessaires aux infrastructures de transport, etc. En tenant compte de ces émissions indirectes, le secteur des transports est responsable d'environ 55 % des émissions québécoises.

En présumant qu'il y aura des discussions publiques à ce sujet, nous désirons ici rappeler quelques données scientifiques pertinentes. Le tableau 1 présente la consommation d'énergie et les émissions de CO2 (le principal GES) des divers modes de transport, pour chaque km parcouru.

Voici quelques faits saillants provenant du tableau 1 :

En confrontant cette liste avec les tendances des deux dernières décennies, il est facile d'expliquer l'augmentation des émissions de GES : hausse de l'usage des VUS et des camionnettes, hausse des livraisons de marchandises par camion et avion, baisse de l'usage du train et de l'autobus.


Tableau 1 :  Consommation énergétique et émissions de CO2 des modes de transport

Mode Nombre de personnes à bord ou
facteur de charge
Consommation
en kJ / passager·km
Source d'énergie Émissions** directes de CO2 g / passager·km

Transport interurbain

Utilitaire sport   12 litres/100 km Une 4200 Essence 286
Auto intermédiaire    8 L/100 km Une 2800 Essence 190
Auto compacte          6 L/100 km Une
Trois
2100
800
Essence 143
54
Autobus diesel Moyenne* 567 Diesel 40
Train :   diesel (LRC)
             électrique
50 %
50 %
800
300
Diesel
Hydro
56
0
Avion : vols de +1000 km
            vols domestiques
Moyenne
Moyenne
1500-2500
3000-5000
Kérosène
Kérosène
102-170
204-340
Motoneige sur piste Une 4000-9200 Essence 272-626

Transport urbain

Utilitaire sport        17 L/100 km Une 5950 Essence 405
Auto intermédiaire 12 L/100 km Une 4200 Essence 286
Auto compacte         9 L/100 km Une
Trois
3150
1100
Essence 214
75
Autobus diesel  50 %
100 %
800
450
Diesel
Diesel
56
32
Tramway électrique 100 % 300 Hydro 0
Autobus scolaire Moyenne 432 Essence 29
Métro (électrique) 40 %
100 %
280
130
Hydro 0
0
Piéton 150 Céréales Blé = 2
Cycliste 60 Céréales Blé = 1

Transport des marchandises

kJ / tonne·km g / tonne·km
Camion diesel :  tous
                         lourd
Moyenne
Moyenne
1583
600-1000
Diesel
Diesel
111
42-71
Train 100 % 280-400 Diesel 20-28
Bateau Moyenne moins de 200 Mazout moins de 14
Pipelines Moyenne 170
Avion cargo Moyenne 7000-15000 Kérosène 476-1020

* Moyenne = facteur de charge basé sur la moyenne des données réelles.

** Les estimations de CO2 n'incluent pas les émissions liées au raffinage du carburant, à la fabrication des véhicules ou aux infrastructures de transport.

Estimations des sources suivantes :  Intergovernmental Panel on Climate Change, Worldwatch Institute, Département de l'énergie des États-Unis, Association française pour la maîtrise de l'énergie, Canadian Climate Change Secretariat, SAE CSC Fuel Economy/Endurance Results.


Sur un autre plan, nous constatons que de grands efforts de recherche sont consacrés à certaines nouvelles technologies, particulièrement les piles à combustibles et la société de l'hydrogène. Cette technologie suscite de grands espoirs, en terme de réduction des émissions. Ces espoirs sont basés sur le fait qu'une pile à combustible produit de l'électricité en consommant de l'hydrogène et en émettant que de la vapeur d'eau. L'usage d'une telle technologie semble donc propre. Mais ce serait une illusion de regarder uniquement la pile, puisque l'hydrogène n'est pas disponible à l'état naturel et que, pour le produire, il faut dépenser beaucoup plus d'énergie que l'énergie qui est ensuite contenue dans l'hydrogène.

L'hydrogène n'est donc pas une source d'énergie, mais simplement un moyen de distribuer une autre source d'énergie. Sans percée technologique majeure, le seul moyen de produire de l'hydrogène à un coût raisonnable est de transformer du gaz naturel en hydrogène. L'efficacité et les émissions de cette option ont fait l'objet de plusieurs études. Le tableau 2 présente les émissions relatives de GES des différentes technologies de transport automobile, en se basant sur trois études internationales à ce sujet. On peut en tirer les faits saillants suivants :


Tableau 2 :  Émissions des diverses technologies automobiles
(données du cycle de vie complet)

Technologies de l'automobile
(véhicules de taille similaire)
Source d'énergie Émissions de GES par rapport à un véhicule conventionnel
Moteur conventionnel essence Base de comparaison
Véhicule hybride électrique essence Baisse de 41 à 46 %
Moteur conventionnel gaz naturel Baisse de 26 à 35 %
Véhicule hybride électrique gaz naturel Baisse de 54 %
Pile à combustible, conversion gaz → H gaz naturel Baisse de 25 à 40 %
Véhicule tout électrique, électricité provenant de turbine à cycle combiné gaz naturel Baisse de 60 à 68 %

Source des données:
On the road in 2020, M.I.T., Cambridge MA, Oct. 2000
— ExternE (European Commission), Comparison of two models of environmental evaluation – Application to a particular case study (alternative vehicles)
— Pembina Institute, Life-Cycle Value Assessment of Fuel Supply Options for Fuel Cell Vehicles in Canada, June 2002


Face à ces constats, certains promoteurs de la société de l'hydrogène répondent qu'il suffit de produire l'hydrogène, par électrolyse, à partir d'une source propre d'électricité comme l'énergie éolienne. Le cycle «énergie éolienne + compression de l'hydrogène + pile à combustible» serait effectivement très propre.

Par contre, il faut poser la question suivante : s'il est possible de développer de grandes quantités supplémentaires d'énergie éolienne ou hydroélectrique, cette énergie devrait-elle servir à produire de l'hydrogène ? En comparant deux usages possibles d'un kWh d'énergie propre, on doit conclure que la réponse est non. Si ce kWh sert à remplacer du charbon, il permet une baisse des émissions de GES d'environ 1000 grammes. Si ce kWh permet de remplacer du pétrole dans les transports, par le biais du cycle «hydrogène/pile à combustible», il réduit les émissions d'environ 380 grammes. La priorité est donc de remplacer le charbon, tant qu'il y aura du charbon. La société de l'hydrogène ne sera justifiée, sur le plan environnemental, que lorsque presque tout le charbon aura été remplacé (ou que des technologies seront implantées sur toutes les centrales au charbon, pour éliminer leurs émissions). Considérant que le coût des piles à combustibles est encore dix fois plus élevé que celui des moteurs conventionnels, il n'est donc pas réaliste de concevoir une société de l'hydrogène avant 40 ou 50 ans (et uniquement dans un scénario où il n'y aura plus de pétrole ou de gaz disponible pour le secteur des transports).

Conclusions

Et le constat le plus important est possiblement le suivant : De multiples options existent actuellement pour réduire les émissions de plus de 50 %; il est inutile d'attendre de nouvelles technologies avant d'agir.